Hommage à Bastien Irondelle

Hommage à Bastien Irondelle par ses collègues et amis

 

Notre collègue et ami Bastien Irondelle, professeur associé à Sciences Po, chercheur au CERI, s’est éteint le vendredi 30 septembre dernier à l’âge de 40 ans, fauché par la maladie. Depuis sa disparition, de nombreux hommages et messages affluent, tous sincères et pleins d’émotion. Ces messages montrent à quel point Bastien représentait ce qu’il peut y avoir de meilleur dans le monde de la recherche et de l’enseignement. Ses qualités intellectuelles – rigueur, curiosité sans fin, grande précision dans l’analyse –étaient reliées à d’immenses qualités humaines : Bastien était sensible et fort à la fois, il exprimait vis-à-vis de ses amis une bienveillance et une loyauté admirables.

 La communauté des chercheurs sur les questions de défense et de politique étrangère, dont il était l’un des piliers, se sent aujourd’hui bien orpheline. Bastien se battait pour faire reconnaître son champ d’études en France – la sécurité et la défense en relations internationales. Il s’est senti un peu seul pendant de longues années. Il obtint en 2009-2010 une année sabbatique à Oxford. Ce projet de longue date, qu’il a su mener grâce à un financement prestigieux, était une très belle expérience pour lui et pour sa famille. Bastien avait enfin trouvé du temps pour se consacrer entièrement à ses projets, à travailler en équipe avec les meilleurs spécialistes d’Angleterre. Ce fut une étape importante dans la reconnaissance internationale de ses travaux dont de nombreux témoignages attestent.

Bastien profita de son séjour à Oxford pour mettre la dernière main au livre issu de sa thèse, qui est désormais cité comme un classique : La réforme des armées. Sociologie de la décision, publié aux Presses de Sciences Po en 2011. Outre l’analyse de la décision en politique étrangère et les questions européennes, il avait depuis peu rejoint la petite communauté de chercheurs travaillant sur les questions de renseignement, et il a en peu de temps apporté une contribution décisive à ce domaine d’étude très nouveau en France qu’il s’efforçait de faire reconnaître.

Bastien était ainsi devenu en quelques années un point de référence pour sa spécialité. Membre du comité de rédaction des revues Critique internationale, Politique européenne (dont il était l’un des fondateurs) ainsi que Cultures et conflits, il était très investi dans la vie académique. Outre sa monographie sur la réforme des armées en France, il avait publié plusieurs ouvrages collectifs et de nombreux articles, seuls ou en collaboration dans les revues de science politique sur ses thèmes de prédilection : études européennes, politiques de défense, études stratégiques et renseignement. Ses publications témoignent de son apport considérable à la recherche en science politique.

Une anecdote nous semble très révélatrice ce qu’était Bastien Irondelle comme collègue. Ceux qui ont pu y assister se souviennent en effet de sa communication à un colloque organisé il y a quelques années par le ministère de la Défense à l’occasion du lancement de l’IRSEM. Ce colloque était consacré à l’état de la recherche en France sur les questions de sécurité et de défense. Dans son exposé, Bastien avait réussi le tour de force de citer tous les jeunes chercheurs qui préparaient alors une thèse sur ces questions, établissant ainsi une cartographie très fine des travaux en cours. Tout le monde avait été impressionné par l’ampleur de sa vision, et chacun avait senti qu’il n’aurait pas su faire ce que Bastien venait de réaliser. Mais surtout, tous ceux qui étaient présents se sentirent stimulés, encouragés, se découvrant unis dans un projet commun, une ambition partagée de développer cette spécialité.

En tant que chercheur confirmé, et c’est assez rare pour être remarqué, Bastien faisait preuve d’une grande attention et d’une grande générosité à l’égard des jeunes chercheurs et des doctorants. Quand il montait une équipe de recherche, pour un contrat ou pour un colloque, il s’efforçait toujours d’associer les plus jeunes de nos collègues, afin de leur donner l’occasion de s’exercer, de s’exprimer. Jamais pour tirer un profit personnel de leurs travaux, ni dans l’esprit de les mettre à l’épreuve, mais pour leur permettre de faire leurs preuves, et de se sentir très vite associés aux collègues plus expérimentés. Il les écoutait, et toujours avec retenue il les conseillait. Il les accueillait.

Bastien était à la fois un chercheur, dans le cadre de son laboratoire, le Centre d’études et de recherches internationales, et un enseignant, à Sciences Po. Lui qui, au début de sa carrière, se voyait avant tout chercheur, a accepté à son retour en France de se consacrer également à l’enseignement. Il prit de plus en plus de plaisir à enseigner et à être au contact des étudiants, pour lesquels il était toujours disponible. Il était heureux d’avoir vaincu progressivement sa timidité, et d’avoir peu à peu apprivoisé l’espace de la classe et des amphithéâtres. Il a préparé avec tout son cœur et son âme des cours d’introduction, parfois très lourds et certains en anglais, alors qu’il s’est longtemps senti mal à l’aise dans cette langue. Ce fut une grande fierté pour lui d’apprendre qu’il était parmi les premiers à bénéficier du statut de Professeur associé à Sciences Po. Cela avait beaucoup de sens pour lui d’être considéré désormais comme un professeur et pas seulement comme un chercheur. C’était un professeur exigeant, parfois sévère, mais qui tirait ses étudiants vers le haut. Ceux qui ont eu le bonheur de partager quelques cours avec lui peuvent témoigner du contact qu’il parvenait à établir avec ses étudiants. Il gagnait vite leur respect et parvenait à leur communiquer son enthousiasme et son énergie intellectuelle. A la fin d’un semestre, si vous lui posiez la question : « Alors, ton cours s’est bien passé ? ». « Oui, j’espère », répondait-il. Et parfois avec un sourire et beaucoup de soulagement, il disait : « Ils ont applaudi ! »

 Bastien Irondelle était un chercheur et un enseignant extrêmement ambitieux intellectuellement, qui parvenait à rester très humble au quotidien. Il était dans sa vie professionnelle comme il était dans sa vie privée : quelqu’un de bien. Nous perdons un collègue exceptionnel et un homme élégant. À tous ceux qui le connaissent, l’ont croisé et ont travaillé avec lui, il manque terriblement.

Par : Olivier Chopin, Jean-Vincent Holeindre et Sabine Saurugger. Avec Céline Belot, Martial Foucault, Emiliano Grossmann, Jean Joana, Cornelia Woll.