Le monde universitaire en colère

Entretien avec Pierre-Yves Baudot
Propos recueillis par Sarah Sudre
Mercredi, 16 Avril, 2014
Déjà 10 000 signataires pour la pétition des enseignants-chercheurs, « Le changement à l’université et dans la recherche, c’est maintenant ? ». Face à la dégradation des conditions de travail, les universitaires demandent la parole. Explications avec Pierre-Yves Baudot, maître de conférences en science politique à l’Université Versailles-Saint-Quentin en Yvelines.

La pétition des enseignants-chercheurs, fait suite au discours du 2 avril de la ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche, Geneviève Fioraso.  Le monde universitaire est en colère ou en détresse ?
Pierre-Yves Baudot :
En colère parce que notre ministre a une vision de l’Enseignement Supérieur bien éloigné de la réalité de nos pratiques.
Cette pétition a été signée aussi bien par des professeurs que par des jeunes chercheurs ou doctorants… et non par des entités politiques ou syndicales. Nous avons souhaité mettre en lumière ce qu’il se passe réellement dans nos universités. Les réformes actuelles du gouvernement, dont les restrictions budgétaires, menacent la qualité du travail des enseignants et surtout celle des étudiants. C’est aussi un signe de détresse car nos universités sont dans une situation délicate. Si Versailles-Saint Quentin en Yvelines a fait l’actualité du mois de décembre,  d’autres subissent les mêmes difficultés financières. Si on ne s’attendait pas en 2012 à ce que François Hollande reviennent sur la loi LRU(2), on espérait que certaines dérives importantes, comme l’absence de contre-pouvoir au sein des Université, soient fortement corrigées. Il n’en a rien été.

Justement, en pleine faillite financière, comment se porte l’Université de Versailles-Saint Quentin en Yvelines ?
Pierre-Yves Baubot :
L’Etat et l’Université ont indiqué en décembre 2013 un déficit  de 7,2 mllions d’euros concernant notre université. Dans les faits, nous ne savons pas vraiment quelle est la situation budgétaire réelle de l’UVSQ. Les Unités de formation et de recherches n’ont pas reçu l’intégralité de leur dotation.Paradoxalement, la faillite n’est pas visible à vue d’œil. C’est une fac’ assez récente avec des bâtiments quine sont pas encore décrépis. Pour autant, aujourd’hui l’Université n’est plus en mesure de tenir ses engagements en termes d’accessibilité aux personnes handicapées, notre ascenseur étant en panne.  Nous sommes obligés de faire avec des moyens extrêmement contraints.

De fait, quelles en sont les conséquences sur le parcours universitaire des enseignants et de leurs étudiants ?
Pierre-Yves Baudot : Nous avons été obligés de réduire les volumes d’enseignement. Aujourd’hui, ils n’ont plus que 12 semaines de cours magistraux (13 semaine auparavant, ndlr). Cela amène les enseignants titulaires à assurer des cours qui pouvaient auparavant être confiés à des vacataires. Conclusion, on prend la place des vacataires et ils doivent retrouver une place ailleurs, s’ils le peuvent. Une véritable précarité, pour ces non-titulaires, qui doit cesser.  Alors la question se pose : Jusqu’où allons-nous aller pour réduire nos dettes?  Autre démarche à but économique, publier les cours sur internet. Mais nous allons perdre tout contact avec les élèves. L’échange direct, le face-à –face, sont des moments de partage, de vie, à préserver entre l’enseignant et les étudiants. Finalement, on doit travailler autrement. Le corps professoral a fait des efforts pour le « zéro papier », par exemple.  C’est une très bonne chose. Mais cette volonté de faire des économies ne doit pas endommager la qualité de notre mission pédagogique. Je tiens à rappeler qu’avant d’être « un centre de coût et de profit », comme le voudrait notre ministre, nous sommes un lieu d’apprentissage.

L’innovation est-elle encore possible aujourd’hui ?
Pierre-Yves Baudot :
Oui. Les enseignants et les chercheurs sont productifs, c’est certain. On s’investit énormément dans notre métier. Nous sommes pris dans des injonctions contradictoires. Nous devons travailler à assurer l’insertion professionnellede nos étudiants, sans le soutien de structures qui devraient normalement s’en occuper. Mais nous devons aussi publier, répondre à des appels d’offre sur des contrats de recherche…L’autonomie promise ne s’est traduite que par une bureaucratisation croissante.  Le temps que nous pouvons effectivement passer à la recherche n’est pas aussi important qu’il devrait l’être.  C’ets pourtant l’une des conditions pour jouer le jeu de l’excellence. À moins que celle-ci ne soit réservé qu’à quelque-uns? Si le gouvernement souhaite que l’enseignement supérieur reste un lieu de transmission du savoir, il faudra ouvrir un réel débat rapidement et laissez la parole à ceux qui travaillent et étudient au quotidien dans les universités.
(1) Loi d’autonomie des universités mise en place en 2007, sous le gouvernement Sarkozy. Elle leur donne la possibilité de gérer leur masse salariale et leur patrimoine.

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